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Les instructions officielles de 2008 préconisent pour la première fois "l’étude de l’estime de soi" chez les élèves ainsi que “le respect de l’intégrité des personnes, y compris de la leur”. Latisha Mary montre les liens forts existant entre estime de soi et appartenance au groupe classe.

L'estime de soi est un concept complexe qui alimente les débats parmi les chercheurs tant au niveau de sa définition que de l'importance qu'il revêt dans la vie des individus. Les premières définitions sont apparues au début du XXe siècle avec le travail du philosophe William James et du sociologue Charles Horton Cooley. James définissait l'estime de soi comme un écart entre le concept de soi réel (les caractéristiques perçues de soi) et celui de soi idéal (les représentations de ce qu'un individu voudrait être).

Cooley, avec sa théorie du “soi-miroir”, postulait que le soi se développe à travers le regard et les relations interpersonnelles avec les autres, et en particulier à travers le regard des personnes importantes pour l'individu, ces personnes lui renvoyant une image qu'il intègre par la suite comme son image propre. Aujourd'hui, les chercheurs s'accordent sur le fait que l'estime de soi implique un jugement par la personne même quant à sa valeur propre. Ce jugement influence son attitude et ses sentiments envers elle-même. L'estime de soi est, selon Morris Rosenberg, "une attitude positive ou négative envers soi-même." Un individu qui possède une haute estime de soi “sent simplement qu'il est une personne de valeur”.

Le sentiment d'appartenance

Un sentiment de leur valeur se développe chez les enfants à travers leurs expériences et leurs interactions avec les personnes qui lui importent. En dehors des parents, les enseignants et les pairs représentent de telles personnes et les interactions avec elles contribueront à influencer ses sentiments de valeur et de compétence. L'enseignant a donc un rôle important à jouer dans la gestion des relations et interactions entre élèves au sein de la classe afin de favoriser ce qu'Abraham Maslow appelle le sentiment d'appartenance, inclusion dans la communauté familiale, scolaire, et des hommes en général. Après les besoins physiologiques et de sécurité, ce psychologue identifie les besoins d'appartenance et de reconnaissance comme une condition préalable pour atteindre des objectifs plus élevés, comme la réussite intellectuelle.

Le besoin d'appartenance se développe au fur et à mesure que l'élève avance dans sa scolarité. Vers l'âge de 8 ans, l'approbation des pairs devient essentielle, dépassant parfois celle des parents. Susan Harter signale que le soutien des pairs prédit fortement le niveau d'estime de soi des enfants. Certaines de ses études montrent un lien entre un niveau de soutien élevé de la part des pairs (par exemple, des gestes d'inclusion et des attitudes positives à son égard) et des niveaux élevés d'estime de soi. D'autres études montrent comment le soutien des pairs est accordé aux enfants possédant certaines compétences sociales, comme le fait d'être attentif, poli et aimable avec les autres.

Le sentiment de valeur

Les causes d'un manque de soutien de la part des élèves ont des origines diverses et peuvent ne pas relever directement du contexte scolaire. Cependant, il est de la responsabilité des enseignants et des éducateurs de créer des environnements où les enfants se sentent valorisés et reconnus, non seulement par rapport à leur réussite et accomplissements scolaires mais aussi concernant leur valeur propre en tant qu'individus. Avant d'effectuer un travail sur le sentiment d'appartenance, il importe que la relation de l'enseignant avec ses élèves soit bienveillante. Les enseignants peuvent communiquer un sentiment de valeur aux élèves à travers leur regard, et en particulier à travers ce que Rogers appelle le regard positif inconditionnel.

Il s'agit ici d'une attitude de non-jugement où l'enseignant montre de l'intérêt pour les forces et les faiblesses de l'élève mais aussi pour ses goûts et son bien-être. Cela signifie aussi que l'enseignant accepte l'élève pour ce qu'il est, quels que soient les sentiments qu'il pourrait éprouver face à certains aspects de son comportement. Dans un tel contexte, l'enfant est libéré de la peur d'être rejeté : cela lui permet d'accepter ses faiblesses mais aussi de reconnaître ses qualités.

Un espace pour grandir

L'autre moyen de favoriser l'estime de soi des élèves est de développer leur sentiment d'appartenance en créant des espaces à l'école dans lesquels ils peuvent développer leurs compétences sociales, émotionnelles et relationnelles. Les jeux coopératifs font partie des pratiques permettant aux enseignants de développer de telles compétences. Ces jeux permettent aux élèves d'avoir une meilleure connaissance d'eux-mêmes, de mieux connaître et comprendre leurs pairs, de pouvoir s'exprimer et communiquer efficacement, de coopérer, et de faire preuve d'empathie et de solidarité envers les autres. Pendant les séances de jeux coopératifs, les élèves ont l'occasion d'entrer en contact les uns avec les autres, d'abord physiquement au moyen du jeu, puis à travers des discussions et échanges d'idées, pour aboutir à un partage de leur vécu et de leurs sentiments.

Ces échanges les aident à découvrir les richesses et les qualités chez leurs pairs dans la classe, ce qui contribue à développer une attitude de tolérance, de soutien, et à créer parfois de nouveaux liens d'amitié.

Les résultats de notre étude portant sur les pratiques liées au vivre ensemble à l'école ont démontré les bienfaits des jeux coopératifs, menés par des enseignants bienveillants, sur les relations entre les élèves et le développement de l'estime de soi. Deux classes de primaire comprenant des élèves de 7 à 10 ans ont été suivies pendant une année scolaire dans deux écoles différentes. Les séances de jeux coopératifs ont eu lieu une à deux fois par semaine et étaient inscrites dans l'emploi du temps. Elles comprenaient trois phases1 : un rituel pour commencer la séance et créer un climat de détente et de confiance, un jeu, une activité ou un travail coopératif, puis un temps de discussion et d'échange autour d'un thème en lien avec l'activité.

Pendant les entretiens, les élèves et les enseignants ont souligné que les jeux coopératifs avaient contribué à favoriser un sentiment d'appartenance dans la classe. Certains enfants ayant une faible estime de soi, en difficulté dans la classe avant la mise en place des jeux, que ce soit au niveau scolaire ou au niveau social, ont pu apporter des contributions positives à travers les activités de groupe. Celles-ci leur ont permis d'être valorisés et de trouver leur place. Lors de certaines activités comme le jeu des “causeuses”1, les élèves ont pu partager des informations sur eux-mêmes. Dans d'autres activités, ils étaient en mesure de signaler les conflits ou les problèmes qu'ils avaient rencontrés à l'école et ont pu collectivement trouver des solutions à ces situations.

Ces échanges semblent avoir permis des interactions plus positives pour les élèves ayant une faible estime de soi et ont contribué à une meilleure acceptation de la part de leurs pairs. D'autres élèves ont souligné que les jeux coopératifs leur avaient offert un moyen de communiquer et de s'informer sur les enfants de la classe au sujet desquels ils avaient des préjugés erronés. Cela a permis de faire tomber les barrières de communication dans la classe, amenant chacun à se sentir plus à l'aise avec les autres, ce qui, au fil du temps, a permis un plus grand sentiment d'appartenance et une meilleure estime de soi.

La mise en place de programmes basés sur les jeux coopératifs2 permet de travailler de façon plus approfondie dans ce sens. Cependant, certains élèves vivant des situations difficiles peuvent rencontrer davantage de difficultés à modifier leur regard négatif sur eux-mêmes : il est donc important de continuer à porter un regard positif sur ces élèves et à pratiquer ces jeux de manière régulière afin d'en retirer le plus de bénéfices possible. Même en un temps limité, les jeux coopératifs restent un outil de classe efficace : ils peuvent être un nouveau départ pour certains élèves en leur permettant de tisser de nouveaux liens et de prendre conscience de leur valeur propre.

1. Séances inspirées des ouvrages suivants : – Denis C., Hacken V. P., Lecocq J.-F. et al. Graines de Médiateurs : Médiateurs en herbe. Bruxelles : Memor, 2000. – Staquet C. Accueillir les élèves. Lyon : Chronique Sociale, 2002. – Masheder M. Jeux coopératifs pour bâtir la paix. Lyon : Chronique Sociale, 2005. 2. – Mary L. M. Fostering self-esteem in the French primary classroom through the use of personal social and citizenship education. 2010. (Thèse en anglais disponible sur : https://eric.exeter.ac.uk/repository/bitstream/handle/10036/106655/MaryL.pdf?sequence=1). – Méram D., Fontaine G., Eyraud A., Oelsner A. Favoriser l'estime de soi à l'école. Enjeux, démarches, outils. Lyon : Chronique Sociale, 2006.

Latisha Mary  est maître de conférences à l'Université de Lorraine, rattachée au Laboratoire ATILF (Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française – CNRS).

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