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Pierre Bédécarrats fut longtemps professeur des écoles dans des classes à plusieurs cours. Il est l’un des rares auteurs à s’être penché sur cette question (1). Source d’inquiétude souvent pour les parents, mais parfois aussi pour les (jeunes) enseignants, la classe multiniveaux qui fut longtemps un modèle très répandu sur notre territoire peut-être aussi source d’enrichissement... et d’épanouissement.
Comment apaiser les inquiétudes de parents qui voient la classe multiniveaux d'un très mauvais œil ?
Pierre Bédécarrats : Bien qu'étant la plus répandue sur le territoire, la classe multiniveaux est très souvent considérée comme un "accident" de la forme scolaire dont la norme communément acceptée depuis un siècle et demi est : une classe d'âge, une salle, un maître. De ce fait, les parents considèrent souvent que leur enfant est confronté à une situation anormale quand il se retrouve dans une telle classe. Les inquiétudes se manifestent alors par la crainte de le voir régresser au contact d'enfants plus jeunes, de le voir délaissé par la maîtresse ou le maître accaparé par les autres divisions… Et puis, rester plusieurs années avec le même enseignant n'est-il pas faire courir un risque à l'élève si tout ne se passe pas bien ? Sans compter que rester plusieurs années dans la même classe interdirait à l'enfant de vivre les ruptures que sont les changements de classe qui font grandir…
Côtoyer de plus jeunes élèves est-il préjudiciable ?
P. B. : La classe multiniveaux amène à côtoyer des élèves plus jeunes, mais, par la même occasion, des élèves plus âgés. Être tour à tour le grand puis le petit, à différents moments de l'année, voire de la même journée, favorise la construction de soi par l'acceptation de l'autre et joue un rôle important dans la construction de l'estime de soi et de l'autre. Cette expérience de l'altérité, du décentrement est le lot quotidien de l'élève de classe multiniveaux. Ainsi, il apprend autant des plus âgés (y compris en profitant des enseignements qui leur sont adressés) qu'il apporte aux plus jeunes, ce qui est tout autant formateur.
Rester plusieurs années dans la même classe, avec le même enseignant peut-il devenir pesant pour l'élève ?
P. B. : Rester plusieurs années dans le même contexte d'apprentissage permet à l'élève de construire sa vie d'écolier dans la continuité, sans que cela puisse être ressenti comme pesant. Les rapports "maître/élèves" ne sont pas du tout du même ordre dans une classe multiniveaux. L'enseignant est fréquemment amené à s'occuper de chacune des divisions à tour de rôle ; les élèves sont donc tout aussi fréquemment "en responsabilité" devant leurs tâches, avec tous les outils favorisant l'autonomie à disposition. La présence de l'adulte ne pèse donc pas de façon continue sur tous.
L'élève de classe multiniveaux ne connaîtra pas les ruptures annuelles qui comptent beaucoup dans la construction de soi et qui sont souvent vécues comme une promotion, à chaque changement de classe. Cependant, ces ruptures existent dans la classe multiniveaux : le regard porté sur les autres divisions de la classe, les plus grands, permet tout autant de se construire le projet de grandir et d'anticiper le passage dans les autres divisions qui sera lui aussi une rupture. Être devenu le grand aux regards d'autres élèves arrivés nouvellement dans la classe.
Faut-il craindre d'avoir à débuter sa carrière dans une classe multiniveaux ?
P. B. : Il est fort probable que le jeune professeur des écoles soit amené, dans les premières années de sa carrière, à enseigner en classe multiniveaux. Celle-ci est loin d'être une exception pédagogique en France : soixante-dix pour cent des écoles primaires publiques couvrant le territoire ont entre une et cinq classes1.
Les petites écoles comptant une, deux ou trois classes sont les plus répandues et ont de fait de fortes chances d'accueillir un enseignant débutant.
Le jeune enseignant redoutera, dans les tous premiers jours, d'avoir à affronter trois ou quatre générations d'élèves : la diversité et la disparité des âges et des niveaux sembleront insurmontables. Très vite, cependant, la dynamique va fonctionner : les élèves sont déjà des "savant" du système multiniveaux. Dès leurs premiers pas dans l'école, ils ont construit des comportements d'autonomie puis ils ont appris à exercer cette autonomie dans l'usage d'outils et de méthodes appropriés : fichiers personnalisés, projets individuels ou collectifs à avancer… Plutôt que de craindre la situation, il faut la considérer comme une expérience professionnelle des plus enrichissantes.
L'enseignant débutant n'aura pas à tout inventer : il va intégrer une dynamique qui fonctionne déjà depuis plusieurs années. Il lui faudra par contre très vite en connaître le fonctionnement pour faire que la dynamique perdure : prendre en compte la diversité des élèves pour en tirer profit dans les interactions ; s'intéresser à chacun des niveaux en comptant sur les comportements autonomes déjà construits ; prendre en compte le fait que, bien que comptant plusieurs niveaux, il s'agit d'une seule classe avec tout ce que cela demande d'activités communes où les interactions inter générationnelles vont favoriser tant les apprentissage disciplinaires que les compétences de savoir être et le "vivre ensemble".
En fait, il s'agit tout bonnement de "sauter dans le grand bain", comme tout enseignant prenant pour la première fois une classe en main, sans craindre plus qu'il ne le faudrait le fait que ce soit une classe multiniveaux.
1. Enseigner en classe à multiniveaux, Pierre Bédécarrats, Michel Baraër, coll. "Cas d'école", Nathan Pédagogie, 2001, 119 p.
2. Sources : MENJVA-MESR DEPP, Enquête dans les écoles publiques et privées de l'enseignement préélémentaire et élémentaire, Repères et références statistiques - édition 2011, p. 37