Et si "la deuxième vie des objets" révélait les transformations les plus contemporaines de notre société ? Décryptage avec Grégory Marion.
La "deuxième vie des objets" est-elle un fait de notre société contemporaine ou, de tout temps, a-t-on transformé les objets ?
Grégory Marion : Il est clair, que ce phénomène de transformation des objets n'est pas qu'un fait de notre société de consommation contemporaine. La maxime “Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme”, aura traversé les civilisations humaines depuis au moins l'Antiquité. Souvenons-nous aussi qu'à l'aube de l'humanité, l'Art, entendu selon son étymologie latine comme ars, “art, habileté, manière, technique”, aura déjà bel et bien consisté à transformer aussi bien les débris de roche, que ce soit sous forme de silex taillés ou sous forme de parois rupestres, que de trouver d'autres fonctions inédites aux os ! On notera toutefois que la mise en crise de la société d'abondance, du jetable, et les problématiques environnementales donnent une teneur très actuelle à cette question de la transformation des objets. Des travaux comme celui des designers Victor Papanek, Ernesto Oroza et de l'artiste Vladimir Arkhipov interrogent de façon très intéressante, plus spécifique, notre société industrielle et son culte de l'objet, en montrant qu'il existe des façons de réinventer les produits de la vie quotidienne, que ces pratiques forment un savoir-faire populaire et qu'il s'agit bien là d'un phénomène mondial à prendre en considération.
Par quels processus passe-t-on du déchet à l'oeuvre d'art ?
G. M. : Il faut d'abord avoir la curiosité de collecter ; faire une collecte puis faire ce qu'on appelle un récolement, ramasser, grappiller, recueillir et trier. Le second temps est celui de l'articulation de ce qui était épars, l'assemblage, la greffe ; les associations se font pour ainsi dire très souvent "d'elles-mêmes" en travaillant, en touchant, palpant, soupesant, retournant l'objet sous toutes ses coutures, de manière empirique. L'engagement de ce que peut faire le corps me semble primordial dans ce processus.
Ces "re-créations" donnent-elles un sens au chaos et de la valeur à l'éphémère ?
G. M. : Les réponses pragmatiques à des problèmes de vie courante entraînent des réparations, des refonctionnalisations, ou carrément des réinventions, selon le degré de réinterprétation et d'innovation qu'a accordé leur concepteur. Elles nous renseignent sur la culture technique de l'homme ordinaire et, sur le plan des signes, elles donnent des indications sur le statut des objets et sur la plus ou moins grande transgression des codes conventionnels d'usage. On peut bien entendu, après coup, attribuer à ces productions une valeur sentimentale, émotionnelle, esthétique et par extension mercantile. Mais il me semble que ce n'est pas leur propos original ; leur authentique raison d'être aura d'abord été d'ordre pratique.
Donnera-t-on une troisième vie aux objets ?
G. M. : Il serait effectivement préférable que ces oeuvres composites, réagencées, soient à nouveau adoptables et qu'elles puissent proposer d'autres adaptations possibles. On touche ici un point important que soulève aujourd'hui la réflexion autour du "cradle to cradle" : pour qu'un monde soit soutenable il ne suffit pas de penser simplement à une "seconde vie des objets" mais il faut aller plus loin en considérant qu'ils doivent pouvoir être reconfigurés, remis en forme de nombreuses fois, avoir trois, quatre, plusieurs, voire une infinité de "vies" potentielles, qu'aucun matériau ne puisse entraver la possibilité de refaire, de réagencer. Ce principe de cycle et de transformations successives à l'infini n'est pas une utopie mais une préoccupation rationnelle à laquelle il nous faut répondre. C'est la leçon fondamentale que nous enseigne la nature.
Grégory Marion, artiste designer chercheur, obtient l'agrégation d'Arts appliqués en 2008 et enseigne actuellement cette discipline à Lyon et Saint-Étienne. Son travail autour d'une recherche de fond sur la question du "design tactique", de projets expérimentaux, de créations de mobiliers, d'objets du quotidien ou de différentes expositions. Il aime envisager sa pratique comme une poétique vive.