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Instituteur puis directeur d’une école du 20e arrondissement à Paris, Alain Seksig devient en 2000 conseiller au Cabinet de Jack Lang, puis en 2010 chargé de la Mission Laïcité du Haut Conseil à l’Intégration. Aujourd’hui Inspecteur de l’Éducation nationale, il s’exprime sur la laïcité au double titre de son expérience passée et présente.

Réapparue à la fin des années 80, la question de la laïcité a ressurgi violemment après les événements de janvier 2015 et l'école s'est trouvée interpellée. Comment, d'un quasi non-sujet en est-on venu à cette question très prégnante ?

Alain Seksig : J'aimerais d'abord rappeler une définition de la laïcité, proposée à l'issue des travaux de la Commission Stasi : "La laïcité, pierre angulaire du pacte républicain, repose sur trois valeurs indissociables : liberté de conscience, égalité en droit des options spirituelles et religieuses, neutralité du pouvoir politique." Il faut partir de là ! Lorsque j'ai commencé à Belleville dans les années 70, entre nous, jeunes enseignants et plus anciens, nous ne parlions jamais de laïcité. La question surgissait rituellement une fois l'an, à l'occasion d'une manifestation syndicale, pour rappeler que les fonds publics devaient aller à l'école publique et que l'école privée devait se satisfaire de fonds privés. C'est à peu près le seul moment de l'année où l'on évoquait la laïcité. Elle n'était plus présente dans le cadre de la formation des enseignants alors que dans les décennies précédentes, elle était au cœur de leur formation. Aujourd'hui, ce thème est présent dans toutes les conversations de tous les établissements scolaires de France, premier et second degré confondus.

Nous n'en parlions pas, car nous pouvions estimer le problème réglé depuis longtemps. Une autre raison de ce silence : on remettait à plus tard le fait de revisiter ce principe.

Une revisitation rendue nécessaire par la présence de nouveaux élèves ?

A. S. : Oui, nous pensions que nous aurions à revoir ce principe en fonction des nouvelles populations accueillies dans nos classes, avec un présupposé d'ailleurs, qu'il nous faudrait interroger, que les principes républicains seraient plus difficiles à faire admettre. Nous avons vécu sous ces auspices sans trop de difficultés jusqu'au milieu des années quatre-vingt. Personnellement, j'accueillais beaucoup d'élèves d'origine étrangère. Je me suis donc vite intéressé aux questions touchant la scolarisation de l'enfant d'origine étrangère dans les structures de l'enseignement spécialisé. Dès ce moment-là, au milieu des années 70, un dispositif m'a interrogé, et m'interroge encore : les Enseignements de Langues et Cultures d'Origine (ELCO). Jusqu'au début des années 70, à de rares exceptions près, la scolarisation d'élèves non francophones ne faisait pas l'objet de mesures spécifiques. Puis, en France et en Europe, on a pensé que les familles immigrées retourneraient dans leurs pays, qu'il ne fallait pas couper les enfants de leur langue et de leur culture d'origine, afin qu'ils puissent se réinsérer par la suite dans leur pays le plus harmonieusement possible. C'était une erreur puisque l'immigration est devenue une donnée structurelle des sociétés européennes. On considérait aussi que l'enfant serait d'autant plus à l'aise dans l'appréhension d'une nouvelle culture, d'une nouvelle langue qu'il serait plus à l'aise dans sa langue et sa culture d'origine. En développant ces ELCO, on imaginait que l'on aurait des écoliers heureux et épanouis. Dans les faits, les enfants se sont sentis différents des autres : l'école s'est mise à insister sur les différences. De plus, on a fait venir des enseignants des pays d'origine qui n'étaient pas nécessairement qualifiés.

Cette erreur initiale seule n'explique pas le sentiment de non appartenance de certains enfants et jeunes adultes aujourd'hui.

A. S. : Effectivement, mais cette erreur est symptomatique de la manière dont on a pensé les choses. Elle est un des facteurs d'explication. Nous avons mis beaucoup de temps à comprendre que ces jeunes d'origine étrangère étaient une partie constitutive de notre jeunesse, de notre population, et qu'à ce titre nous devions nous adresser à eux comme à tous. On a trop longtemps traqué le particulier, considéré qu'il s'agissait d'un groupe particulier composé de gens avec des histoires singulières très différentes des nôtres, et qu'il fallait faire toute la place à ces différences. Or, pris individuellement, les enfants ne demandent qu'une seule chose : se fondre dans la masse. J'ai d'ailleurs vu des enfants indisposés par l'attitude apparemment bienveillante d'animateurs ou d'enseignants envers eux, leur demandant de raconter comment cela se passait chez eux, quelle langue ils parlaient, etc. Cette attitude est une forme de condescendance, dont j'ai appris qu'elle est le pire des racismes.

Ces dernières décennies, l'école est devenue le bouc émissaire d'une société qui lui fait endosser sa propre crise. De même, un grand malaise s'est fait sentir face aux tentatives communautaristes de main mise sur l'école, y compris les dernières, avec la question du genre. Ne fallait-il pas alors réaffirmer les principes intangibles de la République ?

A. S. : On a mis beaucoup de choses sur le dos de l'école, notamment lorsque l'on a récemment dit que l'école n'avait pas été à la hauteur… Je veux bien en revanche entendre que depuis trente ans un certain nombre de responsables politiques de l'école n'ont pas été à la hauteur. Depuis longtemps beaucoup d'enseignants avaient alerté l'institution face aux problèmes concrets qu'ils rencontraient dans les classes, mais leur parole n'a pas été prise en compte. Et je ne parle même pas de ceux qui ont écrit "Les territoires perdus de la République" (2002). Je parle de l'expérience quotidienne d'enseignants qui voyaient, même à l'école primaire, des enfants se regrouper par affinité religieuse. On n'a pas su réagir au moment où cela se produisait, on n'a pas pris la mesure de ce que cela représentait. Il aurait été indispensable de dire aux élèves, aux enseignants et aux parents que l'école était un territoire séparé, avec une mission de transmission non contestable. Et dans le temps où la parole de la République et de son école s'affaiblissait, la parole communautariste se renforçait. On n'a pas clairement dit que, s'il était légitime et conforme à l'esprit de la laïcité de prendre en compte certaines demandes de nature religieuse, il lui était parfaitement contraire de les prendre en charge (c'est le cas des demandes de produits halal ou casher dans les cantines).

De fait, se sont trouvés liés deux objets qu'il était difficile de penser ensemble, la laïcité et l'intégration. Quel a été alors le rôle du Haut Conseil à l'Intégration (HCI) ?

A. S. : Il convient de distinguer deux temps dans l'appréhension par le HCI des questions relatives à la laïcité. Rappelons le contexte même de sa création, en novembre 1989, quelques semaines après la première affaire de voile dit islamique, au collège Gabriel Havez de Creil1. C'est dire que dès sa création, le lien était établi, sans les confondre, entre les questions relatives à l'intégration des immigrés en France et le respect des valeurs républicaines, au premier rang desquelles la question de la laïcité. Ce lien précisément ne confondait pas les deux questions et moins encore ne réduisait l'une, l'intégration, au seul traitement de la seconde, la laïcité. D'ailleurs, en 1990, son premier président, vice-président du Conseil d'État, Marceau Long, s'exprime ainsi : le HCI devra se pencher sur la question de la laïcité ; elle est apparue au fil des échanges comme une des questions essentielles de la problématique de l'intégration des personnes immigrées. Au fil du temps, le HCI s'est souvent penché sur la question de la laïcité, soit de manière frontale, affirmée et claire, soit par le biais d'un détour.

Le deuxième temps du HCI est celui de la Mission Laïcité du HCI dont je me suis occupé pendant environ trois ans (jusqu'en juin 2013). Cette mission a été créée pour pallier l'absence de l'Observatoire de la laïcité, dont la Commission Stasi avait proposé la création. Parmi les propositions de cette Commission, on a surtout retenu la loi du 15 mars 2004, sur le port de signes ou de tenues vestimentaires manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics, "prise en application du principe constitutionnel de laïcité qui est un des fondements de l'école publique. Ce principe, fruit d'une longue histoire, repose sur le respect de la liberté de conscience et sur l'affirmation de valeurs communes qui fondent l'unité nationale par-delà les appartenances particulières". En réalité il y avait eu plusieurs propositions, dont l'élaboration d'une Charte de la laïcité dans les services publics, et la création d'un Observatoire national de la laïcité. La Charte de la laïcité dans les services publics est promulguée dès 2007 par D. de Villepin, mais elle n'est pas affichée partout comme elle aurait dû l'être. Le décret de création de l'Observatoire est signé en avril 2007, quelques semaines avant le début de la campagne présidentielle. Il est signé par D. de Villepin et à sa suite par sept ministres de la République, dont N. Sarkozy, ministre de l'Intérieur, qui entre dans la campagne présidentielle. Élu président, il refuse de créer l'Observatoire, ne voulant pas multiplier les instances administratives consultatives. Il regroupe alors la Halde, le Défenseur des enfants, le Médiateur de la République et la Commission de déontologie de la Police, dans le Défenseur des droits. Et décide de confier la Mission laïcité à un organisme existant, le HCI, plutôt que de créer l'Observatoire. Personne n'a vraiment protesté, ni ne s'est demandé pourquoi on mêlait intégration et laïcité. Mais jamais la mission laïcité du HCI n'a écrit une ligne qui n'aurait concerné que les seuls émigrés.

Nous avons travaillé sur deux questions qu'il nous paraissait important d'anticiper, car elles n'avaient pas été traitées jusque là : la laïcité dans l'enseignement supérieur et la laïcité dans l'entreprise, dont on a vu depuis que cela correspondait à deux réelles préoccupations. L'idée fait son chemin, au point que l'entreprise Paprec2 a fait voter une Charte de la laïcité et de la diversité, pour laquelle 800 délégués du personnel ont voté (20% du personnel), adoptant son contenu à 100%.

Nous avons mis du temps à nous prononcer en faveur d'une douzaine de propositions traitant de la laïcité à l'université. J'étais personnellement pour que l'on inscrive cela dans le cadre des règlements intérieurs des universités et des établissements d'enseignement supérieurs. Mais les juristes nous ont dit que notre position était attaquable en tribunal administratif. Nous avons donc tranché pour une loi, ce qui nous a valu injures et quolibets. Nous nous sommes fait traiter d'islamophobes, parce que l'on pensait que notre loi ne visait que le voile et une religion en particulier. Or notre proposition a valeur générale.

L'école doit s'attacher à favoriser le sentiment d'appartenance de tous les enfants à une communauté de destin. Cela peut se faire à travers la littérature, l'art, le plaisir d'apprendre. Cette mission première n'avait t-elle pas été un peu délaissée ?

A. S. : Mais il aurait déjà fallu que nous ressentions nous-mêmes cette appartenance à une communauté de destin ! Et que nous ne cessions pas d'affirmer que le rôle de l'école est de promouvoir cette appartenance. Présente longtemps, cette notion d'appartenance n'est plus franchement là, car on a tellement insisté sur la différence… Ainsi, croyant bien faire, des enseignants partaient des cultures d'origine dans leurs pratiques pédagogiques, ce qui avait pour effet d'établir une distinction entre les enfants, au lieu de leur donner le sentiment d'appartenir au même monde.

L'école a su rassembler les enfants, le respect et l'accueil de l'autre se situant ailleurs que dans le registre de la différence. N'est-ce pas cela, le fait d'une laïcité active ?

A. S. : On peut très bien respecter les différences sans porter la différence au pinacle. Je vais donner un exemple très concret. L'école de la république a toujours eu des égards envers les religions. Le jeudi, puis le mercredi après-midi, était conçu pour envoyer les enfants au catéchisme, non pas pour respecter les rythmes scolaires des enfants. Aujourd'hui, un enfant de confession musulmane ou juive qui veut s'absenter pour une fête religieuse y est autorisé par les textes. Il en va de même pour les personnels de la fonction publique. Concernant nos fêtes traditionnelles, il ne s'agit pas de les gommer de notre calendrier civil, qui porte la trace d'une histoire et d'un patrimoine, tout comme l'enseignement des faits religieux. Là où la laïcité républicaine est forte, c'est qu'elle fait de ces fêtes ayant un caractère religieux pour certains un jour férié pour tout le monde ! C'est important : on respecte l'histoire d'un territoire donné qui s'appelle la France, on fait partager cette histoire à tout le monde. C'est si vrai que dans les années 30, le patronat minier du Nord avait tenté de faire travailler les salariés le lundi de Pentecôte. La CGT a organisé la riposte, non pas parce que ce syndicat était inféodé à l'église, mais parce que c'était un acquis social sur lequel on ne pouvait pas revenir ! La même réaction s'est produite en 2003 lorsque le ministre Raffarin a voulu, pour de louables intentions, revenir sur le lundi de Pentecôte.

On doit respecter les minorités, mais faire place à leur mode de vie et de pensée particulier est autre chose. Ma conviction est que l'école doit sortir de la confusion quant au principe de laïcité, ce qui se fera par la formation des personnels, et par des actions pédagogiques. Avec les autres forces du pays, l'école doit participer à redonner à ce principe clarté, vigueur et autorité, de façon à ce que la cohésion nationale et la concorde civile soient réelles, et que le vivre ensemble, dans l'école et hors l'école, ne soit pas un slogan, mais l'illustration juste de la devise républicaine.

1. En réalité, il s'agissait de la première affaire médiatisée. D'autres l'avaient précédée qui avaient été réglées avec fermeté par le ministre de l'Éducation nationale d'alors, Jean-Pierre Chevènement.

2. En avance sur la législation, la Charte de la laïcité et de la diversité de cette entreprise concerne 4.000 personnes. 

Le 16 février, l'ex-Présidente du Medef, Laurence Parisot, prenant exemple sur cette Charte, appelait les entreprises à négocier à ce sujet.

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