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Photographie d'un fronton d'école publique française

Accompagner les enseignants pour les aider à mieux comprendre ce qu’est la laïcité à la Française | © PackShot

C’est au terme de longs et difficiles débats que la loi concernant la séparation des Églises et de l’État fut adoptée en 1905 et consolidée en mars 2008. Mieux connaître les courants, les étapes et les représentations qui alimentèrent ces débats permettrait aux enseignants d’aujourd’hui de comprendre ce qu’est la laïcité à la Française.

Avant tout, ne souffrons-nous pas de lacunes historiques, qui, comblées, permettraient de sortir de la confusion dans laquelle dits médiatiques et politiques nous plongent ? Le maître d'Albert Camus, Louis Germain, lui écrit en 1959 que son père se fit mettre à la porte de l'école Normale d'Alger parce que, agacé d'être obligé d'aller à la messe et de communier chaque dimanche, il avait glissé l'hostie dans son livre de messe. Pourtant, l'école du père de Louis Germain venait des lois de Jules Ferry. Dans la même lettre, lui qui est si attaché à la liberté de conscience de l'enfant, écrit :

"Je vous ai tous aimés et crois avoir fait tout mon possible pour ne pas manifester mes idées et peser ainsi sur votre jeune intelligence. Lorsqu'il était question de Dieu (c'est dans le programme), je disais que certains y croyaient, d'autres non. Et que dans la plénitude de ses droits, chacun faisait ce qu'il voulait. De même, pour le chapitre des religions, je me bornais à indiquer celles qui existaient, auxquelles appartenaient ceux à qui cela plaisait. Pour être vrai, j'ajoutais qu'il y avait des personnes ne pratiquant aucune religion."

Dans le roman Le premier homme, où figure en annexe la lettre de Louis Germain, Camus adulte parle ainsi du maître qui l'avait accompagné parfois au-delà des heures de classe : "C'était lui qui avait jeté Jacques dans le monde, prenant tout seul la responsabilité de le déraciner pour qu'il aille vers de plus grandes découvertes encore."1

Étonnement donc, de tous ceux qui peuvent croire que les hussards n'avaient jamais enseigné le fait religieux, dans cette école dont la loi de séparation des Églises et de l'État de 1905 avait jeté les bases laïques, et dont le principe est inscrit ensuite dans la Constitution de 1946, repris en 1958 : la République est laïque, tout comme l'enseignement qui est un devoir de l'État.

Pour éclairer le débat actuel, nous nous inspirons de ce que Jean Baubérot dit "des" laïcités françaises, montrant qu'il n'existe pas "un modèle unique de laïcité", et expliquant que la laïcité fait l'objet de représentations différentes selon les acteurs ou groupes.2

Une première représentation-type, selon Jean Baubérot, considère la religion comme "oppression des consciences, et la laïcité, pensée dans cette perspective est comprise comme "complète sécularisation", aboutissant à un combat contre les religions. Dans ce cas, tout engagement religieux est considéré comme anti-laïque, en opposition absolue, donc, avec la notion de liberté de conscience qui, elle, reconnaît à chacun le droit d'adopter la confession "qu'il veut", comme le dit Louis Germain.

Une seconde représentation, que Jean Baubérot appelle "gallicane et autoritaire", concerne historiquement une laïcité qui s'affirme en opposition à la papauté romaine et à sa domination. La liberté de conscience est affirmée, mais ne peut se vivre que dans la sphère privée, et accompagne la neutralité religieuse dans la sphère publique, mais aussi dans les entreprises privées et à l'Université.

C'est à Ferdinand Buisson que Jean Baubérot attribue le troisième modèle de laïcité, la laïcité séparatiste stricte, présente aussi en 1905 : ce modèle met l'accent sur la liberté d'association des individus dans une société démocratique, l'organisation de la religion s'inscrivant dans le prolongement de la liberté de conscience individuelle. S'effectue là, nous dit Jean Baubérot, une nette distinction entre la sécularisation (socio-culturelle) et la laïcité (comme régulation socio-politique).

La quatrième représentation est portée par Aristide Briand : la "laïcité séparatiste accommodante". Cette position affirme la liberté de conscience comme liberté des cultes, qui consiste à accepter la visibilité de la religion dans l'espace public et à la rendre légitime (subventionnement des cultes, aumôneries dans les prisons, hôpitaux, etc.). Cette quatrième représentation est celle "d'une laïcité silencieuse", qui contribue au calme social.

Deux autres modèles ne relèvent que de très loin de la loi de 1905, mais font partie des représentations de la laïcité aujourd'hui. D'une part la laïcité identitaire et de l'autre la laïcité que Jean Baubérot appelle "concordataire". Avec cette dernière, on aura reconnu les suites de la guerre de 1870 avec l'annexion de l'Alsace-Moselle, lorsqu'en 1919, il fallut réaménager un régime de "retour" de l'Alsace-Moselle au sein de la nation, alors que ce territoire vivait sous un système antérieur à 1905 (clergé des cultes rémunéré par l'État et école publique donnant des cours de religion). En février 2013, le Conseil Constitutionnel n'a pas remis en question ce régime juridique spécifique, et a donc reconnu officiellement une différence de législation (dans la République une et indivisible).

La laïcité identitaire fut défendue politiquement, sous le nom de "laïcité positive" après la visite de Nicolas Sarkozy au pape en décembre 2007, dont tous les enseignants se souviennent. Cette "laïcité" reconnaît le catholicisme comme creuset transhistorique de l'identité française, et comme telle, elle peut mener à "poser des limites  aux manifestations religieuses de l'islam", en contradiction avec les principes de Ferdinand Buisson pour lequel l'instauration de la laïcité était compatible avec la publication de la Déclaration des droits de 1789. Cette représentation invite à penser le catholicisme comme un système de références culturelles et patrimoniales stables.

Une fois posés ces six modèles de laïcité, Jean Baubérot interroge la façon dont ils interviennent dans la réalité actuelle. Il s'intéresse notamment au nouvel organisme chargé de donner ses avis officiels concernant la laïcité, l'Observatoire de la laïcité, créé en avril 2013. Le nouvel organisme réaffirme avec son président Jean-Louis Bianco la ligne de la quatrième représentation (liberté de conscience et liberté des cultes) qui doit "s'appuyer sur la lutte contre toutes les discriminations".

Il nous paraît utile de terminer cette rapide présentation en empruntant à Jean Baubérot un aspect de sa conclusion au livre La laïcité falsifiée, réédité en 20143. Cette conclusion rejoint admirablement les propos du maître d'Albert Camus : la laïcité est une ascèse permanente, un effort sur soi, idée empruntée à l'historien Claude Nicolet. En effet, dit l'historien, "en chacun sommeille, toujours prêt à s'éveiller, le petit "monarque", le petit "prêtre", le petit "important", le petit "expert" qui prétendra s'imposer aux autres et à lui-même par la contrainte, la fausse raison, ou tout simplement la paresse et la sottise." Et d'ajouter, "la laïcité, tout compte fait, est un exercice spirituel".

Soyons donc, comme Baubérot nous y invite, hérétiques et résistants, refusons les pseudo-vérités transmises par la communication de masse rapide et superficielle, et allons chercher au plus loin les informations qui feront de nous des citoyens avertis, exigeants et méthodiques. C'est ainsi que, sur le fond de cette ascèse, nous serons de véritables passeurs, et que nous serons de la laïcité des "promoteurs enthousiastes et résolus"4.

1. La lettre de Louis Germain figure pages 375 et 376 dans Le premier homme (Folio, Gallimard, 1994), et la réflexion de Camus se trouve à la page 177.
2. Sur le site de la revue canadienne Histoire Engagée, Jean Baubérot a fait paraître en février 2014 l'article "Le modèle français de laïcité n'existe pas, ou les six laïcités françaises" dont nous nous inspirons ici. (Voir, pour compléter le présent article).
3. La Laïcité falsifiée, La Découverte, 2014, pp. 148-151.
4. Voir Éric Ferrand, "École et laïcité", in Petit précis de laïcité, La République du 21è siècle, Le Publieur, 2014, p. 94.

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