À l’école d’Escurolles dans l’Allier, les élèves ont monté avec leur enseignante un ambitieux projet de chorégraphie, présenté lors du colloque 2011 de l’AGEEM*. Grâce à la danse, ils ont enrichi leur vocabulaire, appris à maîtriser leurs mouvements et à faire attention aux autres.
C'est dans le décor prestigieux de l'opéra de Vichy que les élèves de Sylvie Mosnier, enseignante en petite et moyenne section à Escurolles, répètent avec trois autres classes le spectacle d'ouverture du Congrès 2011 de l'AGEEM. Cette année, l'association a choisi de mettre le corps à l'honneur : "À l'école maternelle, c'est le corps d'abord !", proclame l'intitulé du colloque.
C'est la deuxième fois que les élèves de Sylvie Mosnier se rendent à l'opéra de Vichy, à une vingtaine de kilomètres de leur école. Ils arrivent par une petite porte à l'arrière de l'opéra, sur laquelle est inscrit en lettres dorées : "Entrée des artistes". La classe a même une loge à sa disposition. Sur scène, les enfants sont face à une salle grandiose, avec des plafonds peints à l'italienne. Avant de commencer la répétition, le chorégraphe les interroge : "Pourquoi vous êtes là ?", demande-t-il. “Pour danser !”, répondent en choeur les élèves. "Comment ça s'appelle là où on danse ?" "La scène", répondent les enfants. "Cette scène est plus grande ou plus petite que la dernière fois ?" "Il y a plus de fauteuils", répondent-ils encore.
Enrichir le vocabulaire
Les questions ne sont pas innocentes : l'objectif du projet de Sylvie Mosnier est d'enrichir le lexique de ses élèves, en passant par des situations vécues, en l'occurrence les arts plastiques et la danse. L'impulsion a été donnée par le colloque : “"Je me suis demandé quels apprentissages on pouvait mettre en place par rapport à la thématique proposée", explique l'enseignante. Le projet présenté par Sylvie Mosnier et sa classe est une chorégraphie sur le thème de l'atelier de l'artiste. Tout a commencé avec la visite de l'atelier de Valérie Brunel, artiste peintre à Clermont-Ferrand. "Après la visite, nous avons procédé à un déballage de mots comme pinceaux, palettes, etc. Nous avons ainsi exploré le lexique artistique", explique Sylvie Mosnier. Elle précise : "Le fait d'avoir visité l'atelier de l'artiste a permis aux enfants de voir, de toucher. Ils se sont imprégnés des mots. Par exemple, ils ne connaissaient pas le mot pigment, mais ils l'ont retenu." Grâce à un financement de la coopérative scolaire, les élèves ont ensuite travaillé avec l'artiste au cours de six séances pendant lesquelles elle leur a fait faire des expériences, telles que peindre avec un plumeau, égoutter le plumeau, puis écouter les gouttes de peinture "pleuvoir" sur la feuille.
Mettre les mots en corps
La deuxième étape a consisté à "mettre les mots en corps", grâce aux interventions du chorégraphe Sidi Graoui, financées par le projet départemental "S'Allier en scène". "Par exemple, nous nous sommes demandés comment représenter un pinceau en mouvement avec son corps", précise l'enseignante. Après la rencontre avec le danseur, les élèves ont exploré une nouvelle série de mots relatifs aux arts du spectacle (la scène, le rideau, etc.). Ils ont ensuite travaillé avec lui la qualité de leurs mouvements. "Les enfants à cet âge bougent de manière globale et font des gestes globaux", explique le chorégraphe. Il a donc fait avec eux des exercices pour désynchroniser les articulations, par exemple celle du coude pour ne pas bouger tout le bras d'un bloc. Ils ont aussi travaillé la répétition des mouvements. "Quand ils le répètent, les enfants perdent progressivement le mouvement, explique Sidi Graoui. Cela ne fonctionne que quand le mouvement fait sens pour eux ; donc il faut sans cesse nourrir leur imaginaire, inventer des histoires pour raconter ce que l'on fait." L'apprentissage par la danse fonctionne bien avec les enfants selon le chorégraphe, car "ils sont toujours en mouvement, ils dansent tout le temps".
Pour compléter ce travail, Sylvie Mosnier a créé des jeux de langage à partir de photos prises lors des séances de peinture et de danse. Ces jeux consistent à associer deux images. "Les images ont du sens pour les enfants car elles font référence à une situation vécue", explique-t-elle. L'enseignante a aussi créé avec ses élèves un jeu de devinettes sur le corps et un jeu de "qui suis-je ?" qui se présente ainsi : "Je travaille dans un atelier, je mélange des couleurs, etc. Qui suis-je ?" Ces jeux de langage permettent aux enfants de réutiliser le lexique qu'ils ont appris dans un autre contexte.
Recentrer les apprentissages
Pour Sylvie Mosnier, l'expérience a renforcé sa conviction que le corps est au centre de tous les apprentissages, surtout avec les petits. "Si l'on veut que des connaissances prennent sens pour les enfants, il faut partir de leur vécu. Donc on ne peut pas trouver cela dans le commerce et on ne peut pas le réutiliser d'une année sur l'autre, souligne-t-elle. Parfois quand on débute dans le métier, la facilité est de se dire : je leur ai lu telle histoire ou je leur ai donné telle fiche. Mais ce n'est pas comme ça que les enfants apprennent et grandissent."
C'est justement "pour lutter contre la dérive de la fiche photocopiée et contre la disparition du coin jeux à l'école maternelle" que le thème du corps a été mis en avant cette année par l'AGEEM, comme l'explique Céline Larpin, la présidente de la section Allier de l'association. "Les témoignages que nous avons eus exprimaient une crainte que le métier d'enseignant se résume à donner une fiche. Nous avons voulu mettre en avant les expériences et combattre ces situations artificielles", indique-t-elle. Mais pour se détacher de sa fiche et replacer le corps au centre des apprentissages, "il faut beaucoup de volonté", souligne Sylvie Mosnier, car il y a peu de matériel pédagogique à disposition. Dans son cas, l'adhésion à l'AGEEM a été un déclencheur. "Le fait de se poser, d'écouter des conférences, de mutualiser les pratiques, de prendre le temps de réfléchir, a été essentiel", confie-t-elle.
La répétition à l'opéra témoigne du travail de longue haleine mené par l'enseignante. Après une matinée consacrée au repérage dans l'espace, l'après-midi a lieu la générale. Sur scène, deux élèves remuent de la semoule dans un plat et découvrent ainsi une photo de pastels, qui s'affiche sur grand écran et annonce le thème de la chorégraphie. Puis tous les élèves arrivent sur la scène, ils se rencontrent, se mélangent, se caressent les joues, se prennent dans les bras puis forment une ronde. Ils reproduisent ainsi le mouvement des pinceaux et le mélange des couleurs. Ils passent ensuite sur le dos, remuant les jambes pour "s'égoutter", avant de se rejoindre au centre et de sortir. Il y en a bien quelques-uns qui sortent du mauvais côté ou qui trébuchent, mais la chorégraphie est en place.
Quel est le bilan de cette expérience ? "Les enfants sont maintenant plus à l'aise dans leur corps et entre eux", répond Sylvie Mosnier. Elle prend l'exemple d'une petite fille arrivée en début d'année recroquevillée, qui marchait un peu voûtée. "Maintenant elle s'est épanouie, elle a grandi", remarque l'enseignante. La danse a aussi eu des effets bénéfiques sur le rapport des enfants au groupe : "En petite section, les enfants sont un peu individualistes. Grâce à la danse, ils ont appris à se regarder, à attendre les autres", constate l'enseignante. Le calme et la concentration sont une autre acquisition importante réalisée par le biais de la danse. "Les enfants sont dans le zapping, ils ne prennent pas le temps de digérer les choses. L'objectif était donc aussi qu'à la fin de l'année, ils s'interrogent sur leur environnement, qu'ils apprennent à se poser", indique Sylvie Mosnier. L'enseignante prend cette fois l'exemple d'un petit garçon qui fait du rugby. "Au début, il fallait que tout aille très vite, se souvient-elle. La danse lui a appris à canaliser son énergie."
* "À l'école maternelle, c'est le corps d'abord !", 29 juin-1er juillet 2011.