Le concept de l’écomusée, c’est-à-dire musée de territoire, est avant tout un concept évolutif, qui doit garder son assise fondatrice tout en s’ouvrant aux évolutions de la société. Un écomusée est en quelque sorte le reflet – un miroir – de la société : il met en relief des mutations actuelles, différentes de celles des années 1970 lorsque le principe a été formulé.
Les limites de la participation citoyenne
Revenons sur ce concept façonné par Georges-Henri Rivière. Sa définition était la suivante : “L’écomusée est une institution culturelle assurant d’une manière permanente, sur un territoire donné, avec la participation de la population, les fonctions de recherche, conservation, présentation, mise en valeur d’un ensemble de biens naturels et culturels, représentatifs d’un milieu [éco] et des modes de vie qui s’y succèdent.” Notons la dose utopique, nécessaire à toute théorisation, de ce concept, qui émerge au travers du principe de la participation citoyenne. Principe qui a du être réévalué à l’aune de la pratique muséale au quotidien : comment associer concrètement cette participation ? Comment concilier passé et présent, local et international ? Quid de la conjonction entre professionnalisation du musée et mission de participation citoyenne ?
Au-delà de ces quelques questions pragmatiques qui montrent les limites de la participation citoyenne dans la pratique quotidienne, il faut aussi indiquer l’évolution de la notion même de “participation citoyenne” qui n’est plus, en effet, l’apanage des écomusées. Elle concerne de nos jours l’ensemble du secteur muséal et culturel qui a pressenti la nécessité d’impliquer davantage la population, sous ou avec l’impulsion des nouveaux médias, pour créer un rapport plus dynamique et interactif avec le “public”.
L’extension de la notion de patrimoine
L’autre trait identitaire, particulier aux écomusées : l’extension de la notion de “patrimoine” qui est tout à la fois patrimoine bâti, paysager, industriel, immatériel, rural, folklorique, artisanal, etc. Prolongeant la tradition des musées d’ethnologie, de folklore, des arts et traditions populaires qui se développent auXIXe siècle et participant aussi, dans la foulée de Mai 68, au mouvement de rupture avec l’institution muséale perçue comme un bastion d’une culture élitiste, les écomusées ont ouvert les “portes” de l’institution muséale à un territoire patrimonial et mémoriel, vaste, qui était jusqu’alors cantonné à la périphérie du musée. Il s’agit là d’une “révolution copernicienne” assez significative dans la mesure où la valeur de témoignage (de témoin) prévaut sur les critères traditionnellement attribués aux oeuvres d’art et autres collections muséales “historiques”, seules légitimes à pénétrer dans l’enceinte muséale. Multidisciplinaires, les écomusées explorent les différentes strates d’activités d’un territoire dont l’industrie occupe naturellement une place emblématique, comme nous le montre l’Écomusée du Creusot- Montceau, modèle pionnier de structure écomuséale fondée en 1971.
L’environnement (“l’éco”) fait aussi partie des centres d’intérêts de l’écomusée, d’où le développement des reconstitutions (héritage des musées d’ethnologie) et de la notion de “musées de site” qui couvre parfois plusieurs hectares et une diversité de témoignages qui assument des fonctions diverses (logements, écoles, associations, etc.). Cette notion d’écomusée est dès lors particulièrement bien adaptée pour les villages industriels qui associent à l’usine un complexe social plus ou moins sophistiqué.
À l’extension de la notion de patrimoine répond une conjugaison de patrimoines de diverses natures ; la collecte du patrimoine oral (par exemple : témoignages d’anciens ouvriers, récolte des gestes du savoir-faire, etc.) assure le prolongement du patrimoine mobilier et immobilier (par exemple : outils, machines, etc.). En guise de conclusion, je souhaiterais souligner que l’écomusée, bien que son principe ait pris de l’âge et qu’il doive sans cesse éviter de céder à l’écueil de la nostalgie, a été une avant-garde dans le paysage muséal de la seconde moitié du XXe siècle. Cet avant-gardisme se mesure au travers de la participation citoyenne ; la pratique du don comme enrichissement des “collections” ; la notion de musée de site ; l’articulation de formes diverses de patrimoine, etc. Tous ces apports de l’écomusée ont enrichi les musées “traditionnels”. Les écomusées sont, selon moi, un laboratoire qui nous est utile pour cerner l’image d’un territoire et l’image qu’il veut donner. Ce sont les générations présentes (si elles ont suffisamment de distance) et futures qui pourront interpréter cette image et en cerner les sens multiples. En ce sens, l’écomusée est un écho, à mi-chemin entre la réalité et la subjectivité.
Hito Khemissê est Historienne de l’art et archéologue.